À l’époque où la vallée du Rhône était une vaste plaine alluviale parcourue de rivières, marais, zones humides, les libellules abondaient. Les drainages qui ont permis aux humains d’étendre leurs infrastructures et l’agriculture ont profondément modifié les écosystèmes de la vallée, et l’eau s’est retrouvée canalisée dans quelques cours d’eau et, surtout, dans le Rhône rectifié.
Mais dès qu’on laisse l’eau regagner du terrain, de nombreuses espèces qui y sont associées reviennent. Les libellules font partie des organismes à forte capacité de dispersion, et pour la plupart, recoloniser les espaces qui correspondent à leur niche écologique pose moins de problèmes que pour de nombreux organismes peu mobiles. Avec désormais 20 mares, un marais, un étang, une prairie inondée, un ruisseau réouvert et un ru, la ferme est devenue hyper attractive pour ce groupe.

Et comme elles sont très visibles et faciles à étudier, nous les avons choisies comme groupe témoin du retour de la fonctionnalité liée aux zones humides sur la ferme. Leurs larves aquatiques sont carnivores et les adultes sont essentiellement insectivores et d’importants prédateurs d’insectes volant. Les libellules jouent donc probablement un rôle clé dans les équilibres des communautés d’insectes de la ferme.

Le ruisseau réouvert en 2023 (photo : décembre 2025).
Le protocole de suivi est simple mais chronophage : il consiste en 9 comptages d’une demi-journée, entre le 15 mai et le 15 septembre, lors desquels l’ensemble des zones humides, rivières, mares sont parcourues par un spécialiste. Seule la zone historique est considérée ici (17 ha repris en 2006). Cette année, Maxime a fait 7 des comptages, et l’odonatologue Camille Le Merrer a fait les deux autres.
Notre pari fonctionne. Depuis le début des suivis en 2022, l’abondance d’odonates continue sa progression, au rythme moyen assez exceptionnel de +52% par an. En 2025, alors qu’aucune nouvelle mare n’a été créée, la progression s’est poursuivie, ce qui est un résultat assez logique puisque les populations attirées par les nouveaux espaces l’année précédente ont pu se reproduire en nombre en 2024 et leurs émergences ont été importantes en 2025 pour les espèces dont le cycle larvaire est d’un an.
Le comptage record avait été établi en 2024, le 6 juin, avec 1024 individus dénombrés sur la ferme, toutes espèces de libellules confondues. En 2025, le comptage record a atteint 1301 individus le 23 juin. Le mois de juin est de manière générale la période avec la plus grande abondance et la plus grande diversité de libellules sur la ferme. Il est néanmoins indispensable d’étaler les comptages sur toute la saison, car des espèces sont très précoces et d’autres plus tardives.
Ce qu’on peut constater en comparant l’accroissement des surfaces de zones humides et l’accroissement de la somme des effectifs moyens de demoiselles et de libellules est que ces dernières progressent entre deux et trois fois plus vite que les habitats favorables. Alors que la surface de zones humides a été quasiment triplée entre 2021 et 2025, les effectifs moyens d’odonates ont été multipliés par un facteur compris entre 5 et 6 !
Il est très vraisemblable que les populations n’ont pas encore atteint leur abondance maximale. La diversité des zones humides, le linéaire de berges, la colonisation par les plantes aquatiques sont autant de facteurs favorables aux odonates. A ceci s’ajoute le fait que la colonisation par ces espèces dont le stade larvaire compte a minima, sauf pour une espèce, un an en phase aquatique. Les effets de la création d’une zone favorable à la reproduction se font sentir immédiatement avec l’arrivée d’adultes colonisateurs, puis les années suivantes avec les émergences d’adultes issus de reproduction locale auxquels s’ajoutent d’autres adultes des environs, attirés par ces milieux. On peut raisonnablement penser que l’accroissement des populations atteindra une forme de plateau dans les années à venir, voire diminuera, du fait du départ des espèces pionnières. A moins que d’autres créations de zones humides n’aient lieu auquel cas ce plateau théorique se verra encore relevé !
La courbe suivante montre l’évolution de deux indicateurs d’abondance :
-la somme des 9 comptages toutes espèces confondues
-la somme des maxima obtenus pour chaque espèce lors des 9 comptages

Si l’augmentation est globale pour la majorité des espèces, plusieurs d’entre elles montrent un décrochement important en 2025 et expliquent cette forte augmentation.
L’Agrion jouvencelle (Coenagrion puella) est l’espèce qui a le plus progressé. Cette espèce précoce obtient ses maxima lors des premiers comptages. Alors qu’en 2024, nous étions déjà arrivés à un record de 160 individus le 10 juin, pas moins de 370 ont été comptabilisés le 14 mai 2025 et le seuil de 200 a été dépassé lors de quatre comptages. Cette espèce est commune partout en France dans les eaux stagnantes et faiblement courantes (mares, étangs, portions calmes des cours d’eau).

Le Caloptéryx hémorroïdal (Calopteryx haemorrhoidalis) a également poursuivi son augmentation cette année, profitant d’une année chaude et de la rivière réouverte, le long de laquelle il est abondant. Alors que le plus gros comptage de 2024 atteignait 250 individus le 20 juillet, ils étaient 380 le 10 juillet 2025 ! Une croissance spectaculaire. Cette espèce thermophile est très présente dans la vallée du Rhône, alors qu’elle devient rapidement rare dans le Vercors et le Massif central voisins. Au contraire, les deux autres espèces de Caloptéryx de la ferme, qui sont des espèces de milieux plus frais, sont très discrets. Le Caloptéryx vierge (Calopteryx virgo) sembledécliner, il n’a jamais dépassé 3 individus en 2025 (et 4 en 2024), alors qu’on pouvait en compter encore jusqu’à 30 en 2023 et 35 en 2022. Des variations d’effectifs inter-annuelles sont possibles et un suivi dans le temps permettra de suivre avec précision l’évolution des populations de cette espèce des eaux-vives. Le Caloptéryx éclatant (Calopteryx splendens) n’a jamais dépassé 10 individus lors d’un comptage et semble stable.

La troisième espèce dont l’augmentation a été spectaculaire cette année est l’Orthétrum brun (Orthetrum brunneum). Espèce pionnière, l’ouverture du ruisseau et la prairie inondée lui sont extrêmement favorables et les abondances sont exceptionnelles sur cette dernière, au point d’atteindre 122 individus le 10 juillet sur l’ensemble de la ferme. Lors des trois premières années de comptage, la population comptait au maximum 40-45 individus lors d’un comptage. Espèce voisine avec laquelle il partage souvent les habitats, l’Orthétrum bleuissant (Orthetrum coerulescens) montre lui un léger recul en 2025, avec un maximum de 64 individus le 30 juillet, quand la population avait été estimé à une centaine en juillet 2024.

Le Sympétrum strié (Sympetrum striolatum) a également fortement progressé en 2025 : les deux comptages du mois de septembre ont indiqué la présence de respectivement 96 et 110 individus, alors que les dénombrements n’avaient jamais dépassé 35 individus en 2024 et 15 en 2022 et 2023.

L’augmentation se poursuit également pour la Libellule écarlate (Crocothemis erythraea), qui dépasse tout juste le seuil des 100 individus lors de deux comptages, le 23 juin et le 10 juillet. Le précédent record, de 85, avait été dénombré en juillet 2024.
L’Agrion mignon (Coenagrion scitulum), dont l’augmentation spectaculaire avait eu lieu en 2024, voit ses effectifs se maintenir en 2025 (maximum de 320 individus le 10 juin). L’Agrion de Mercure (Coenagrion mercuriale) est assez stable par rapport à 2024 : l’effectif maximum est plus bas mais il a été présent en plus grand nombre plus longtemps dans la saison.

Par contre, la Naïade de Vander-Linden (Erythromma lindenii) n’a jamais retrouvé son effectif record de 2023, qui était lié à une végétation particulièrement favorable à l’espèce sur l’étang. Et les effectifs de la Libellule déprimée (Libellula depressa)semblent légèrement décliner, ce qui paraît logique pour cette espèce pionnière, qui colonise rapidement les milieux récemment créés et cède petit à petit la place à d’autres espèces.
Presque toutes les espèces en augmentation sont thermophiles : elles apprécient la chaleur et sont donc favorisées par le réchauffement climatique. Si ce dernier entraine de nombreuses perturbations et perturbe les écosystèmes, il bénéficie aussi à ce type d’espèces. En règle générale on compte quelques gagnants pour beaucoup de perdants. Dans le cas présent, où de nouveaux habitats hospitaliers sont créés, les gagnants sont doublement favorisés !
Pour estimer le caractère plus ou moins thermophile des espèces, on utilise en général l’indice thermique qui correspond à la température moyenne sur l’ensemble de leur aire de répartition. Pour les libellules de France, cet indice varie de 2°C pour l’Aeschne azurée, présente uniquement en Haute-Savoie au-dessus de 1780m d’altitude et 15,4 °C pour le Trithémys annelé (Trithemis annulata), espèce africaine s’installant en Aquitaine et dans la vallée du Rhône massivement depuis une quinzaine d’année, déjà observée à quelques reprises sur la ferme.
C’est notable : les agrions jouvencelle, mignon et de Mercure, le Caloptéryx hémorrhoïdal, la Libellule écarlate, l’Orthetrum brun sont toutes des espèces dont l’indice thermique, c’est-à-dire la température moyenne sur l’ensemble de leur aire de répartition, est comprise entre 11°C et 13,7°C. Le Caloptéryx hémorrhoïdal est l’espèce la plus thermophile de la ferme, dont les populations progressent exponentiellement en Aquitaine et qui remonte la vallée du Rhône. A contrario, par exemple, la Libellule déprimée et l’Agrion nain (Ischnura pumilio), en déclin sur la ferme, ont respectivement des indices thermiques de 10,3°C et 10,4°C. Il s’agit aussi d’espèces pionnières. Enfin, parce que le réchauffement n’est pas du tout le seul facteur d’influence sur les populations, on notera que le Sympétrum strié ou encore l’Agrion à larges pattes (Platycnemis pennipes), peu thermophiles, croissent fortement quand même !
Ce graphique indique l’évolution des populations des 12 espèces les plus abondantes sur la ferme :

Mais en tout, 34 espèces ont été observées lors des passages STELI (et une autre en dehors des passages protocolés : Anax ephippiger).

Parmi les espèces moins abondantes, il en est deux autres qui montrent une augmentation continue :
-l’Agrion délicat (Ceriagrion tellenum), qui passe d’un maximum de 1 en 2022 à 5 en 2023, 10 en 2024 et 25 en 2025.
-le Leste vert occidental (Chalcolestes viridis), une espèce tardive, qui avait été observée en 2022 en 2023 en petit nombre (maximum de 5 individus hors protocole, au mois d’octobre), pour atteindre un effectif record de 14 en 2024 et pas moins de 31 lors du comptage du 15 septembre 2025. La date limite du 15 septembre prévue par le STELI est un peu trop précoce pour cette espèce, semble-t-il.
Autre fait marquant en 2025, la première observation du Gomphe joli (Gomphus pulchellus) sur la ferme. Nous l’avions déjà observé à proximité immédiate sur le Guimand et la Bourne, mais là, une femelle était en train de pondre assidument dans le ruisseau réouvert.
Plusieurs espèces ne sont observées qu’occasionnellement sur la ferme, et en 2025, il n’y a pas eu de disparition marquante, simplement des espèces a priori occasionnelles non revues. Le Leste sauvage (Lestes barbarus), découvert en 2024, n’a pas été reconfirmé cette année. Il en est de même pour l’Aeschne printanière (Brachytron pratense), mais celle-ci peut être très discrète et nous rechercherons d’éventuelles exuvies en 2026.
L’agrion nain (Ischnura pumilio) est peut-être en train de disparaître : il est très favorisé par les mares pionnières et les travaux de création de mare ont pu avoir un effet bénéfique sur lui qui ne peut se maintenir dans le temps. Les apparitions et disparitions sont des cycles normaux à l’échelle d’un site, à mesure que les communautés évoluent vers leur maturité vis-à-vis des habitats qui eux aussi se stabilisent. Il faut aussi savoir les accepter !




